Fresque Tableau 6
LE VASE OCULAIRE DE VIN

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Comment comprendre cette scène ? Comment interpréter le vase (skyphos ou cotyle ?) que tend un vieux silène à son jeune compagnon au regard mi-fasciné mi-terrifié ? S'agit-il d'un miroir oraculaire où le jeune initié découvre une scène prophétique flottant à la surface du vin ou sur les parois du vase ? Pour les lecteurs du Miroir de Baltrusaïtis, il y a là une formidable leçon de catoptrique où le peintre semble aller jusqu'à démystifier les subterfuges de l'initiation ; car un comparse, qui se tient derrière le jeune myste, brandit le masque d'un silène ivre qui se reflète dans le miroir magique. Attentif à diriger correctement le masque, il semble sourire de la naïveté de son jeune compagnon. Il me semble d'autant plus intéressant d'interroger cette hypothèse du miroir que c'est au moment où Dionysos était "ailleurs", fasciné par sa propre image dans le miroir que les Titans avaient glissé parmi les jouets de la corbeille, qu'il fut capturé pour être démembré.

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Or ce reflet menteur en évoque un autre ; car un amour ailé tend lui aussi un miroir à la jeune femme qui se pare pour le jour de ses noces et le peintre n'a pas manqué de représenter fidèlement son reflet. Si, à l'évidence, certaines scènes de la frise s'appellent et se répondent comme en écho, il me semble qu'il faudrait aussi analyser cette symétrie des miroirs. Où est la réalité, où est l'illusion ? La symbolique de la fresque, qui suppose le dédoublement entre le mariage tout humain de l'initiée et la part divine de son initiation mystique, me semble une mise en abyme très moderne de cette rhétorique des reflets.

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Pourtant, ni Gilles Sauron ni Paul Veyne n'interprètent cette image énigmatique en relation avec le miroir oraculaire : notre jeune silène boit comme on boit à l'eau d'une source, affirme Gilles Sauron. Mais cette source est une source de vin. Il faut en effet comparer cette scène à la précédente : Dionysos est ici le dieu civilisateur qui donne aux hommes le vin de la culture en lieu et place du lait de la nature. La pierre taillée sur laquelle est assis le vieux silène couronné de lierre en témoigne, nous ne sommes plus ici dans les montagnes du Parnasse où s'ébattent les bergers du dieu Pan mais bien sur l'agora de quelque cité grecque. Aux pieds nus de la scène précédente ont d'ailleurs succédé les chaussures fermées de la vie civilisée.

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Quant au jeune silène qui pose son himation de couleur safran, il serait prêt à se couvrir du masque qu'il brandit pour célébrer l'une de ces danses dont Platon écrit qu'elles miment des gens ivres dans certaines initiations. Selon Pierre Grimal, des masques évoquant les génies de la terre et de la fécondité étaient effectivement présents dans le cortège dionysiaque. Les silènes que l'on voyait tout à l'heure dans la nature sont devenus ici les compagnons du Dionysos civilisateur dont ils sont désormais les prophètes : "Ils ont été envoyés par leur maître, écrit Euripide dans Les Bacchantes, pour proclamer sa divinité en Grèce"...

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Pour Paul Veyne, l'explication est plus prosaïque : la scène représenterait le rite de passage au cours duquel on donnait "du vin à boire aux garçonnets pour la première fois de leur vie". Cetteinitiation au vin avait lieu au printemps, lors de la grande fête de Dionysos et c'est donc à travers une image convenue (Silène donnant à boire à un jeune satyre dans le "chous" destiné à ce rite), que le peintre aurait représenté l'initiation du garçon au vin comme il a représenté celle de la fille à l'amour à travers l'image convenue de l'ostentation du phallus.

Mais, tandis que s'accomplit ce rite, l'autre satyre fait une farce à la jeune fille qui se trouve à la droite du Silène, sur le mur contigu. Il brandit un masque d'épouvante (autre image courante dans l'iconographie gréco-romaine) ; le Silène, tout occupé à initier son jeune compagnon au vin, n'a rien vu mais, au cri d'effroi que pousse la jeune fille, il tourne vers elle un regard interrogateur.

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